
À l’heure où nos élèves sont confrontés chaque jour à une quantité considérable d’informations et qu’on commence à parler d’instrumentalisation de la jeunesse, une question devient essentielle : comment leur apprendre à se faire leur propre opinion ?
La réponse ne consiste pas seulement à leur apprendre à rechercher une information sur Internet.
Elle passe aussi par une compétence beaucoup plus ancienne : lire.
Mais surtout : lire des textes différents.
Lire un seul texte, c’est découvrir un point de vue
Lorsqu’un élève lit un texte, il rencontre la pensée de quelqu’un d’autre.
Un auteur raconte. Un journaliste informe. Un essayiste argumente. Un scientifique explique. Un écrivain imagine. Un témoin raconte ce qu’il a vécu.
Tous parlent du monde, mais ils ne le regardent pas nécessairement de la même manière. Et c’est justement cette diversité qui est intéressante. Si l’on ne rencontre qu’un seul point de vue, il est facile de le prendre pour une vérité évidente. Mais lorsque l’on lit plusieurs textes sur une même question, quelque chose change. On commence à comparer.
Pourquoi cet auteur présente-t-il les choses ainsi ?
Pourquoi un autre insiste-t-il sur un élément différent ?
Quelles informations utilisent-ils ?
Sur quoi s’appuient-ils pour défendre leur idée ?
Est-ce un fait, une interprétation ou une opinion ?
C’est à ce moment-là que la lecture devient un véritable exercice de pensée.
Comprendre avant de juger
Développer l’esprit critique ne signifie pas apprendre aux élèves à se méfier de tout.
Cela signifie plutôt leur apprendre à ne pas accepter immédiatement une affirmation sans chercher à la comprendre et à l’examiner. L’Éducation nationale définit d’ailleurs l’esprit critique comme une démarche qui consiste notamment à s’informer, rechercher les sources, distinguer les faits de leur interprétation et accepter la discussion. Lire différents textes permet précisément de s’entraîner à ces réflexes.
Prenons un exemple très simple.
Deux articles parlent du même événement. Le premier insiste sur ses conséquences économiques. Le second donne davantage de place aux conséquences humaines. Lequel dit la vérité ? La question est peut-être mal posée.
Les deux peuvent apporter des informations différentes sur une même réalité.
L’élève doit alors apprendre à identifier ce que chaque texte apporte, ce qu’il laisse de côté, la manière dont il construit son propos et les éléments sur lesquels il s’appuie. Il ne s’agit pas de choisir immédiatement « son » texte.
Il s’agit d’abord de comprendre les deux.
La littérature participe aussi à cet apprentissage
Développer l’esprit critique ne concerne pas uniquement la lecture de la presse ou des informations. La littérature joue également un rôle essentiel. Lire un roman, une nouvelle, une pièce de théâtre ou un texte poétique, c’est entrer dans une autre manière de voir le monde. C’est rencontrer des personnages dont les choix peuvent nous surprendre. C’est parfois comprendre un personnage avec lequel nous ne sommes pas d’accord. C’est découvrir une époque différente de la nôtre. C’est être confronté à des valeurs, des croyances ou des façons de penser qui ne sont pas les nôtres. Et cela demande une compétence essentielle : accepter de ne pas tout regarder depuis son propre point de vue.
Les programmes eux-mêmes mettent en avant la diversité des expériences de lecture et le développement de la compréhension, de l’interprétation et de l’appréciation des textes.
Lire pour apprendre à nuancer
Peut-être est-ce l’un des grands intérêts de la lecture aujourd’hui.
Nous vivons dans un environnement où les messages sont souvent courts, rapides et immédiatement accompagnés d’une réaction : j’aime, je n’aime pas, je partage, je rejette.
La lecture demande autre chose. Elle demande de ralentir, de comprendre, de revenir en arrière, de confronter ce que l’on vient de lire avec ce que l’on savait déjà et parfois de modifier son point de vue.
Changer d’avis après avoir découvert de nouveaux arguments n’est pas une faiblesse.
C’est au contraire l’un des signes que notre réflexion a progressé.
Et si nous apprenions davantage aux élèves à comparer ?
Lire un texte, c’est déjà apprendre.
Lire deux textes différents sur un même sujet, c’est commencer à comparer.
Lire plusieurs textes, identifier leurs arguments, rechercher leurs sources, repérer leurs différences et construire ensuite son propre raisonnement, c’est aller encore plus loin.
C’est apprendre à penser sans simplement répéter. C’est aussi apprendre que le monde est rarement aussi simple que les quelques lignes d’une publication sur un réseau social.
La lecture ne donne pas automatiquement l’esprit critique.
Mais une lecture régulière, diversifiée et accompagnée peut fournir aux élèves les outils nécessaires pour le construire.
Et peut-être que l’un des plus beaux objectifs de l’enseignement du français est précisément celui-ci : donner aux élèves suffisamment de mots, de connaissances et de points de vue pour qu’ils puissent progressivement construire le leur.
Chez Via Mathêteia, c’est aussi ce que j’aime dans l’apprentissage du français : derrière une règle, un texte ou un exercice, il y a toujours quelque chose de plus grand à construire.
La capacité à comprendre.
À réfléchir.
À argumenter.
Et finalement, à penser par soi-même.
